Dans les années 1970, Abdelmalek Sayad recueille la parole de deux Algériennes. Ourida a 40 ans, Fatiha à peine 21. Deux destins, deux générations, une même soif de liberté. Le sociologue enregistre leurs confidences, puis les range. Il ne les publiera jamais.
Il faut attendre 2021 pour que ces témoignages sortent des cartons. Publiés sous le titre « Femmes en rupture de ban », ils éclairent d’un jour nouveau la migration, l’identité et l’exil. En 2026, leur force de frappe reste intacte.
Abdelmalek Sayad, sociologue de l’immigration et du genre
Abdelmalek Sayad naît en 1933 à Aghbala, en Kabylie orientale. Il rejoint le Centre de sociologie européenne dirigé par Pierre Bourdieu dès 1963. Très tôt, il travaille sur la relation entre la France et l’Algérie. À partir de 1973, il se consacre à l’émigration-immigration entre les deux rives de la Méditerranée.
Son œuvre majeure, La Double absence, publiée en 1999, est devenue une référence mondiale. Elle décrit les illusions des émigrés et les souffrances des immigrés, pris entre deux mondes. Mais l’ouvrage Femmes en rupture de ban révèle une facette méconnue de son travail.
Dans les années 1970-1980, Sayad rencontre Ourida et Fatiha. Leur parole ne rentre pas dans ses cadres d’analyse, centrés sur la migration masculine et familiale. Pourtant, il ne la censure pas. Il les écoute, il les enregistre. Il comprend que leur expérience échappe aux catégories habituelles.
Sayad confie l’entretien d’Ourida à Tassadit Yacine, anthropologue et directrice d’études à l’École des hautes études en sciences sociales. Il lui avoue son impuissance : « Le cas d’Ourida est trop singulier pour être analysé. Je ne suis pas une femme pour la comprendre. » Il inverse alors la division genrée du travail intellectuel, là où les femmes mènent les enquêtes et les hommes écrivent les livres.
Ourida, une femme en lutte contre toutes les dominations
Ourida est née en 1936. Ouvrière, syndicaliste, féministe, elle participe activement à la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Elle transporte des armes dans le cadre du réseau Jeanson, un réseau français de soutien au FLN. Elle risque sa vie pour une cause qui la dépasse, mais qui la construit.
Sa vie personnelle est marquée par la violence. Elle est mariée à un homme alcoolique qui la bat. Elle décide de le quitter et élève seule sa fille. Elle vit « comme un homme », disent ceux qui la croisent. Elle se comporte en femme libre dans une société qui refuse de l’accepter.
« Moi, je suis la femme et l’homme de la maison. » Cette phrase dit tout. Ourida se définit par son indépendance, pas par son état civil. Elle refuse l’injustice et l’inégalité. Elle se bat sur tous les fronts : le mari, la famille, le patron, le colon, parfois même les policiers.
Tassadit Yacine analyse le féminisme d’Ourida comme une lutte globale contre toutes les formes de domination. Masculine, coloniale, capitaliste. Le mari, les hommes de la famille, les militants, le colon, le patron. Ourida ne sépare pas les combats. Elle les mène ensemble.
Cette intersectionnalité avant l’heure fait d’elle une figure singulière. Elle n’est pas une héroïne de roman, mais une femme de chair et de sang. Ses blessures ne l’empêchent pas d’avancer. Elles la rendent plus forte.
Fatiha, la jeunesse et le poids du genre
Fatiha a 21 ans lorsqu’elle est interviewée par Abdelmalek Sayad. Elle est née dans une famille algérienne immigrée en France. Elle appartient à cette deuxième génération qui grandit entre deux cultures, sans jamais savoir si elle a véritablement sa place.
Son regard sur ses parents est d’une lucidité confondante. Elle voit leur fatigue, leur exil, leurs espoirs brisés. Elle comprend que la migration n’a pas tenu ses promesses. Elle mesure aussi le poids des traditions, surtout pour les filles.
« Moi, en tant que fille, je suis vraiment complexée. Je trouve que je ne suis pas comme les autres. » Ces mots sont douloureux. Fatiha se sent différente, non pas parce qu’elle est unique, mais parce qu’elle refuse d’être enfermée dans un rôle de fille.
« Moi, j’aurais voulu être un garçon. » Ce désir traverse tout l’entretien. Fatiha aspire à une liberté que la société réserve aux hommes. Elle ne veut pas choisir entre la soumission et la révolte. Elle veut simplement être elle-même.
Ourida se comporte comme un homme. Fatiha regrette de ne pas être née garçon. Ces deux femmes, « rebelles de genre », ne se conforment pas aux normes familiales et collectives. Elles s’affirment en rupture de ban, en marge de la famille et de la communauté.
Des entretiens exhumés des archives nationales
Ces témoignages sont restés enfouis pendant des décennies. Sayad les a transcrits, mais il ne les a jamais publiés. Il les confie à des proches, comme Tassadit Yacine, sans savoir si un jour ils verront la lumière.
Des années plus tard, la sociologue Salima Amari découvre les entretiens d’Ourida et de Fatiha dans le Fonds Abdelmalek Sayad aux Archives nationales. Elle comprend immédiatement leur valeur. Elle alerte Éric Fassin, professeur de science politique et spécialiste des études de genre.
Ensemble, ils préparent la publication du livre. Le titre s’impose : Femmes en rupture de ban. L’expression « rupture de ban » vient du langage judiciaire. Elle désigne celui qui enfreint une interdiction de séjour. Ici, elle prend un sens nouveau : la liberté conquise, la norme brisée.
- Migration : les femmes vivent l’exil autrement que les hommes.
- Identité : l’entre-deux culturel pèse différemment selon le genre.
- Liberté : la prise de parole devient un acte politique et libérateur.
- Héritage : Sayad apparaît comme un pionnier de la sociologie du genre.
Ce livre, paru en novembre 2021, ne ressemble à aucun autre. Il ne contient pas seulement des analyses savantes. Il donne voix à des femmes ordinaires, qui deviennent extraordinaires par la force de leur parole. Ourida et Fatiha ne sont pas des objets d’étude. Elles sont des sujets.
Éric Fassin et Salima Amari décrivent ces entretiens comme un « véritable ébranlement de l’ordre sexuel ». Le franc-parler de ces femmes, leur volonté de s’affirmer, leur refus des normes : tout cela bouscule les catégories habituelles de la sociologie.
Une parole qui résonne encore en 2026
Pourquoi revenir sur ce livre aujourd’hui ? Parce que les questions posées par Ourida et Fatiha restent brûlantes. La liberté des femmes dans l'immigration, le poids des traditions, la double culture, l’intégration : ces thèmes traversent toujours les débats publics.
En 2026, la France compte de nombreuses femmes issues de l’immigration algérienne. Elles portent en elles des histoires similaires. Elles cherchent, à leur façon, une émancipation. Leurs parcours ressemblent à ceux d’Ourida et Fatiha, avec d’autres défis, d’autres obstacles.
Le livre de Sayad nous rappelle que ces femmes ne sont pas des victimes passives. Elles sont actrices de leur vie. Elles négocient, elles résistent, elles se révoltent. Elles inventent des stratégies pour exister dans un monde qui les assigne à une place.
Sayad a compris cela avant beaucoup d’autres. Son œuvre de sociologue du genre reste à découvrir. Dans son travail sur la migration, on a souvent retenu la figure de l’immigré. Femmes en rupture de ban remet en lumière la parole des Algériennes.
Leur quête de liberté ne se termine pas avec le livre. Elle se prolonge dans nos sociétés contemporaines, où les femmes continuent de se heurter aux mêmes murs, parfois invisibles. Ourida et Fatiha parlent encore. Il suffit de les écouter.
En ces temps où l’immigration et l’identité nationale sont débattues, ces témoignages agissent comme un miroir. Ils montrent la complexité des parcours, la pluralité des vécus. Ils rappellent que derrière les statistiques, il y a des femmes et des hommes.
Et si la véritable liberté était justement de pouvoir dire « moi aussi, je suis là » ? Ourida l’a dit. Fatiha l’a murmuré. Leurs voix nous parviennent aujourd’hui grâce au travail patient d’Abdelmalek Sayad, et à ceux qui ont mené à bien la publication. Leur héritage est vivant.

Rédactrice en chef de Kabylie Actualité depuis sa création. Journaliste passionnée par le Maghreb et la diaspora, installée à Tizi Ouzou après quinze ans dans la presse francophone.